
C’était un fier bataillon de 14, pas moins de 1500 hommes, 6 compagnies, 2 sections de mitrailleuses et 34 officiers, ça oui, il avait fière allure. Mais il était une compagnie qui surpassait toutes les autres, et elle était dirigée par l’illustre Capitaine Brûlefion.
Bien sur alors qu’il n’était que jeune élève officier, il avait épongé moult railleries sur ce scatologique patronymique. Mais Brûlefion avait du cœur ! Du cœur pour ses hommes et à la bataille. Lorsqu’il fut nommé Lieutenant en 1910, il dirigea son peloton d’une main de velours dans un gant de fer ! Soucieux de privilégier le confort de ses hommes, il avait à cœur que ces derniers qu’il appelait ses enfants, se plaignent de lui comme d’un tyran, afin de dissimuler aux yeux des décideurs sa grande mansuétude, attirant ainsi les bonnes grâces des généraux qui, eux, avaient soif de sang.
Mais Brûlefion lui, souffrait d’un tout autre mal…
Nommé Capitaine en 1914, il fut bombardé à la tête de l’illustre 6ème compagnie du Bataillon Charlemagne, elle était la dernière du bataillon, mais la première au front.
Brûlefion dirigeait sa tranchée avec ferveur et ordre. Lorsqu’un assaut était commandé le matin suivant, Brûlefion ordonnait de faire bouillir sur feu un chili bien dosé, avec du mauvais vin. Ainsi, chaque matin de boucherie, les quelque quatre-vingt hommes prévus sur l’assaut étaient accroupis au goulet d’aisance, criant, se lamentant, déversant les épices, suppliant l’hospice, en maudissant Brûlefion, lui qui leur avait pourtant sauvé la vie ce matin-là.
- Mon capitaine, vous portez sacrément bien votre nom ! gémissait l’adjudant chef.
- Tirez-moi dans le fion que cela cesse ! hurlait le caporal.
- Il y avait quoi dans ce chili !? pleurnichait le sergent.
Mais le plan de Brûlefion pour la pérennité de ses hommes était rôdé, et chaque matin que ces pauvres diables hurlaient dans un orchestre gazeux, Brûlefion le retransmettait en radio, en vidant une cartouchière de 12/7 dans le vent d’hiver. Les généraux étaient stupéfaits d’ouïr une bataille si sanglante et impitoyable.
Ils n’avaient d’ailleurs jamais mis les pieds dans la tranchée de Brûlefion, car ils avaient peur de ce qu’ils y trouveraient, mais ils se plaisaient à raconter l’épopée du Capitaine Brûlefion, héros de guerre sanguinaire.
Et les allemands me direz-vous ? Restaient-ils de marbre ? Ne poussaient-ils pas quelques conquêtes ?
Oh non… repoussés par l’odeur omniprésente du chili digéré, ils demeuraient, terrifiés, masques à gaz enfilés. Le Hauptmann* FRAZHEINER demeurait accroupi dans ses quartiers, serrant contre son cœur une photographie fissurée de sa belle Marta, et se rappelant au bon souvenir de son doux parfum, une larme lancinante coulant sur sa joue d’officier…
Mais Brûlefion lui, cachait un terrible secret…
La compagnie ne mit pas très longtemps à comprendre qu’à travers cette intestinale souffrance, c’est la bienveillance totale de leur capitaine qui s’exprimait, lui qui leur évitait le coup de sifflet en diffusant leurs pets.
Deux mois plus tard, un jeune adjudant vantard mit, délétère, un coup de pied dans la fourmilière.
- Je me pose tout de même une question chers confrères, cette goulotte pleine de crotte me paraît bien sotte !
- Et que nous vaut ton propos ? rétorqua un valeureux soldat.
- Allons donc, cela fait deux mois qu’elle nous reçoit, y voyez-vous une fosse, un carroi ?
- L’adjudant dit vrai, où diable finissent tous ces étrons et leur infâme cortège ?
Brûlefion fit irruption dans l’assemblée, et déclara qu’il n’était pas du ressort du sous-officier de jouer l’ingenieur crottier. il dissipa bien vite la mutine réunion.
Une nuit d’argent tomba le soir suivant sur la tranchée. Elle précédait un jour d’assaut, et chaque combattant avait vaillamment avalé la tambouille pimentée.
Mais l’adjudant et quelques mutins crétins, déversèrent leurs gamelles par-dessus le parapet, afin de ne pas être au rendez-vous des latrines lorsque le soleil jouerait sa pantomime.
Mais Brûlefion lui, cachait un gourmet intérêt….
Le lendemain donc, l’adjudant et trois compères profitèrent du concert des lamentations pour trouver la finalité du cacaphonique déversement. Ils creusèrent à l’endroit où la rivière poop devait finir son chemin, mais leurs pelles se heurtèrent à un plan dur qu’ils dévoilèrent avec leurs mains : une porte de bois mise à l’horizontale.
L’adjudant commençait à craindre ce qu’il y trouverait, mais tira énergiquement la petite porte en se couvrant la bouche et le nez. Mais il n’y trouva pas d’odeur, seulement quelques mots sortis d’outre plombe :
- Hmmm viens dans ma bouche ! Oui ! Toi ! C’est un beau colombin ça mon Colonel ! Un rire de forçat s’éleva du trou noir.
L’un des sergents accompagnants alluma un feu de détresse afin de voir dans l’obscure cavité, et lorsque la lumière fut, un frisson d’effroi les parcourus :
Brûlefion était là, totalement nu, pataugeant dans l’humaine mélasse, portant frénétiquement à sa bouche de grandes pelletées de la diarrhéique engeance, et, lorsqu’il releva la tête, il ne parut pas étonné, et continua d’engloutir en répétant « n'ai-je pas été un bon capitaine ? »
À ces mots, l’on cria « haro sur le goret ! », et le capitaine fut saisi, puis mis au fer dans l’attente d’un terrible jugement martial. Ce fut un coup de tonnerre dans le bataillon, et la nouvelle remonta bien vite aux oreilles des généraux qui décidèrent d’incarcérer Brûlefion dans de parisiennes geôles, dans l’attente de sa pendaison pour haute trahison et déshonneur, le caca n’étant pas le premier allié du soldat héros dans l’imaginaire du petit peuple.
Et pourtant, lui qui avait déjoué tant d’assauts, mais avalé tant de pots, fût accueilli en héros. On s’inspira même de son humanisme dans les plus hautes sphères de l’altruisme. Dans tous les quartiers de l’hexagone l’on chantait les louanges de celui qu’on appelait pas si modestement « l’amiral fécal ».
Ainsi donc, le peuple était reconnaissait de toutes ces vies sauvées, de ce sang Français préservé sur le front des étrons.
Mais Brûlefion, lui, fût pendu par le cul...
Ainsi fini Brûlefion, car sous couvert de morale, l’intérêt de puissants prime toujours sur la vie des faibles :
« Un coprophage se balançant sur un bout, vaut mieux qu’éviter un carnage, sans doute. »
Hauptmann* : Capitaine de l’armée allemande