Il faisait chaud ce jour-là. On n’aurait pas pu dire beau, mais chaud, ça, oui. C’est sûrement ce qui m’a conduit à me dire que je devais rendre visite à ma mère-grand. Non pas que je ne le fasse pas souvent, mais la chaleur et la morosité, pour les vieux, c’est un appel à la grande faucheuse.
Grand-mère, elle ne parle plus, même pas de l’odeur des choses. Enfin, c’est ce que je croyais. Les médecins sont formels : elle souffre d’un PTSD, post-traumatic stress disorder. Oh, je ne sais pas pourquoi ces cons de carabins s’exercent à l’angliciser. Moi, ce que je comprends, c’est que la vieille a le cerveau fondu. Le fusible a fait son office, et maintenant, les plombs ont sauté… et ça sent le cramé. Pas que le cramé, d’ailleurs. Si on doit illustrer, imaginez un chiotte de chantier qui accueille en son trou des fions d’ouvriers biberonnés au mauvais vin et au sandwich triangle. Eh bien, imaginez que ledit chiotte s’embrase, et vous aurez à peu près ce que sent ma chère grand-mère.
Mais là n’est pas la question. En fait, il y a peu, je vous le disais, on a découvert que son désordre post-traumatique se manifeste parfois. La dernière fois à cause d’une sombre histoire de pesos. Oui, mais voilà, après : le néant. Elle se recroqueville en cette petite chose malingre, les yeux mi-clos sous le poids des fantômes de ce passé abyssal, dont nous connaissons maintenant une goutte parée d’un sombrero.
Ce jour-là, je me pointe devant l’EPHAD sans grande conviction. Ça fait six mois qu’elle n’a rien bavé d’autre que son quatre-heures. Seulement, lorsque je passe la porte du mouroir, il y a quelque chose dans l’air, je veux dire, autre chose que l’odeur substantifique des divers flux gérontologiques. Et ce quelque chose, lorsque j’arrive dans la chambre 37 (celle de ma grand-mère), je le retrouve au fond de ses yeux rouges et humides, juste derrière sa cataracte : un scintillement.
Elle essaie d’attraper fébrilement le verre d’eau qui se trouve sur la table à roulettes, près du large lit médicalisé (qui nécessiterait d’ailleurs un petit changement de draps, me dis-je en soutenant son bras tremblant). Alors que je m’attends à une énième après-midi sans échange, faisant là mon devoir de descendant et m’égarant à contempler le bruissement des arbres du parc sur lequel donne la fenêtre, je suis tiré de mon absence par un bruit sourd. C’est le verre qui s’écrase sur la table, bénéficiaire d’une évasion qu’il doit à sainte polyarthrite. Alors que le liquide se mue en mer Égée sur le plateau, engloutissant quelques miettes de pain dans sa course effrénée, et que je m’efforce de trouver un absorbant assez conséquent, le miracle se produit : j’entends, venu des tréfonds de ce petit corps caverneux qui n’a pourtant rien de phallique, un son.
Au début, je le prends pour un grognement, mais très vite, je comprends qu’il s’agit d’un mot. Seulement, je ne le comprends pas.
- « Moor ! Moor ! »
- Grand-mère, tu veux dire quelque chose ?
- « Moor ! Mooooor ! », répète-t-elle en fixant la flaque d’Évian qui se fige déjà.
- Que veux-tu dire, grand-mère ? dis-je en commençant à appuyer frénétiquement sur l’appel au médecin.
- Ah, ça, oui, mon riton ! Comment pouvais-je le savoir ? Veux-tu me le dire ?
- Je ne comprends pas, grand-mère.
- Eh bien, dis ! Bênet ! Tu dois le savoir maintenant, oui… tu dois le savoir…
J’oscille entre un grand intérêt pour ce second miracle et un grand intérêt pour un avis médical rapide, tant la vie semble s’être ré-insufflée en elle. Je lui signifie alors que ma pleine attention en posant une main apaisante sur la sienne et en acquiesçant de la tête.
- « Moor ! » Tu sais, c’que ça veut dire, mon piozou ?
Ce mot, d’un naturel guttural, elle le prononçait « moeu » ou « moah », en insistant bien sur la fin.
- Je ne sais pas, grand-mère.
- C’est de l’allemand, mon canard ! Ah, ça, faut quand même dire que c’est une belle langue… Je n’aurais pas rougi de le parler après 45, ça ! Ça, non !
- Certes, grand-mère… Infirmière !
- M’enfin, faut quand même dire qu’ils n’étaient pas faciles pendant l’Occupation. Je t’ai parlé de ma copine Ginette ? Eh bien, comme nous étions rationnées et que la vie n’était pas des plus faciles pour des jeunes filles comme nous, on avait pris l’habitude de faire le mur. À l’époque, nous habitions Concarneau, et Concarneau renferme une petite île en son sein, accessible en barque. Tu me suis, mon piozou ?
- Pas vraiment, grand-mère, mais je t’écoute, tu sais ! dis-je en scrutant l’entrée de la chambre, espérant qu’un quelconque scientifique passe la porte pour être témoin de cette odeur de sainteté… et de pieds, mais surtout de sainteté !
- Eh bien, avec Ginette, euh… on savait qu’il y avait un petit bar breton clandestin, un bar de résistants, quoi ! On faisait le mur, et le gars Marcel, avec son copain Gaston, nous emmenait à la nuit tombée, pendant le couvre-feu, faire la fête secrètement !
Je décide d’interagir.
- Mais, et les Allemands, mémé ?
- Les Allemands ! « MOOR » ! Ah, ça ! Un soir de septembre, après avoir satisfait tout un peloton de résistants, on s’est fait gauler sur le retour par une troupe de soldats allemands ! Pas vilains qu’ils étaient, mais, avec Ginette, on était mortes de trouille. Ils répétaient « Moor ! » en nous poussant à embarquer sur leur foutu rafiot.
- Mais enfin, ça veut dire quoi, « Moor » ?
- Ça, mon petit oisillon, pour nous, Français, ça se prononce « moh » ou « moeu ». Enfin, bref, tu auras compris que ça relève plus du râle bovin que de l’ordre concis. Eh bien, ce fichu mot, pour eux, veut dire « amarrer ». C’est pour ça qu’ils nous le criaient à toutes les sauces : pour que le bateau qui nous ramenait accoste. Ce soir-là, mon piozou… on s’est fait rosser, salement rosser, oui…
- Mais c’est terrible, grand-mère !
- Oh, oui, terrible, oui… Peut-être pas si terrible, non…
- OK, je vais vomir. Infirmière ! Bassine !
- Toujours est-il, mon petit castor, que la Ginette et moi, on était des dures à cuire ! Alors, le soir suivant, les résistants sont revenus nous chercher, mais nous avons changé d’endroit : une petite fête en lisière de bois, dans la nature. Nous avons dansé et bu plus que de raison, je m’en accuse à présent ! Au petit matin, avec Ginette, lorsque le temps de la lune lui était compté, on a décidé de prendre la tangente à travers champs !
- Quel courage, grand-mère !
- Ah, du courage, oui… oui… il fut de courte durée, car, d’un coup, d’un seul, Ginette et moi, on entend, alors que le bras de mer se fait proche, « MOOR, MOOR ! », suivi d’un souffle chaud, faisant s’élever une brume épaisse dans la nuit. Alors, notre sang ne fait qu’un tour, mon lapin, tu comprends ? Ni une ni deux, on décide de s’accroupir pour implorer. Eh bien, crois-le ou non, on se rend compte que les gaillards avaient déjà descendu leur falzar, et, avec Ginette, on en compte chacune quatre qui nous font face dans la nuit, parce qu’on arrive à tâter le matériel dans cette brume opaque. Alors, avec Ginette, on enfourne les braquemarts et on trait ! On trait ! On trait ! Et les Allemands, ils gueulent « MOOR, MOOR ».
- Infirmière ! J’ai gerbé !
- On se dit, avec Ginette, qu’avec ça, ils vont bien nous faire une grâce ! Alors, on agite les attirails frénétiquement. Oh, comme ça sentait mauvais, mon piozou… Mais là, enfin ! La sacro-sainte semence nous asperge le portrait, comme une délivrance, mon canard !
- Je ne sais pas si je te préférais mutique, finalement, grand-mère.
- Non, tu n’y es pas, mon renardeau ! On se rend compte que c’est du lait ! Pas du lait de Waffen-SS, non ! Du lait de vache !
- Que… comment, grand-mère ? Un médecin, s’il vous plaît !
- Eh bien, oui ! On était tellement bourrées, avec la Ginette, qu’on a cru chibronner une troupe de huit soldats. Mais il n’en était rien : c’était une paire de vaches aux pis bien remplis ! Et elles beuglaient « Moor, Moor ! » Ah, ce jour-là, ce sont bien ces deux vaches allemandes qui ont sauvé notre honneur et nous ont sûrement évité la tonte… « Moor ! », « Moor ! »
Et voilà que mémé continue de répéter ce mot jusqu’à sombrer totalement et fixer ses yeux gris sur cette tache d’eau que je n’ai plus le cœur à nettoyer. Remarquez, j’apprendrais plus tard que « éponger », en allemand, se dit « Aufwischen ». De cela à un camp de concentration, il n’y a bien qu’une méprise acoustique…
Vous avez aimé ?
Ainsi va la vie en quarante ! Dans cette anecdote WWII, la grand-mère revit son traumatisme de guerre sous l'Occupation nazie à Concarneau, entre résistants, méprise linguistique avec "Moor" et vaches beuglantes. Les PTSD chez les personnes âgées sont l’occasion des révélations absurdes. L'honneur sauvé par du lait de vache conclut ces souvenirs familiaux en EHPAD.
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